Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
35e Congrès de l’AMPEP à Tanger : comprendre les trajectoires pour éviter les ruptures de soins
Un adolescent suivi depuis plusieurs années pour un trouble psychiatrique fête ses 18 ans.
Administrativement, il devient adulte. Médicalement, pourtant, ses troubles ne disparaissent pas avec les bougies de son anniversaire.
Comment assurer la continuité de son traitement ?
Comment éviter qu'il ne se retrouve seul entre deux médecins, deux services et deux conceptions de la psychiatrie ?
Ces questions seront au cœur du 35e Congrès de l’Association marocaine des psychiatres d’exercice privé (AMPEP), organisé du 19 au 22 novembre 2026 à Tanger, autour d’un thème aussi scientifique qu’humain : « Psychiatrie de transition : comprendre les trajectoires, prévenir les ruptures », indique la présidente de l’AMPEP, Dr Mehdi Hajjar.

À 18 ans, le cerveau ne change pas de médecin !
La majorité légale
est une date précise.
La maturité cérébrale, elle, est un processus progressif.
Entre l’adolescence et l’âge adulte, le cerveau poursuit son développement.
Les émotions évoluent, les relations familiales se transforment, les responsabilités augmentent et les vulnérabilités psychiques peuvent se manifester ou s’accentuer.
C’est précisément pendant cette période que certains troubles psychiatriques apparaissent, se précisent ou changent d’expression.
Dépression, troubles bipolaires, psychoses débutantes, troubles anxieux, addictions ou troubles du neurodéveloppement nécessitent parfois un accompagnement prolongé.
Or, dans la pratique, le passage de la pédopsychiatrie à la psychiatrie adulte peut devenir une véritable course d’obstacles.
Un médecin qui change, une famille qui perd ses repères, un jeune qui refuse de poursuivre son traitement, des rendez-vous interrompus…
Et parfois, une maladie qui s’aggrave alors qu’elle aurait pu être mieux stabilisée.
La psychiatrie de transition : construire des ponts plutôt que des frontières
Le congrès de Tanger entend défendre une idée fondamentale : la transition psychiatrique ne doit pas être une simple formalité administrative, précise Dr Mehdi Hajjar
Elle doit constituer une véritable stratégie médicale, psychologique, familiale et sociale.
Le jeune patient ne devrait pas passer brutalement d’un système où les parents participent largement aux décisions à un autre où il est supposé gérer seul sa maladie.
L’autonomie s’apprend. Elle se prépare.
Elle s’accompagne.
La psychiatrie de transition suppose donc une collaboration étroite entre pédopsychiatres, psychiatres d’adultes, psychologues, familles et autres professionnels concernés.
L’objectif n’est pas seulement de poursuivre une prescription, mais de préserver une relation thérapeutique et d’éviter les interruptions de soins.
Comprendre le cerveau pour mieux comprendre la maladie
La dimension neuroscientifique occupera une place importante dans les travaux.
Pr. Nicolas Georgieff, de Lyon, abordera les déterminants de la vulnérabilité psychique.
Dr Amine Bout, de Fès, examinera les liens entre consommation de substances et transition psychotique.
Simonne Marchini, de Bruxelles, présentera l’apport du développement cérébral et de la stadification clinique dans la compréhension de l’émergence des troubles psychiatriques.
Ces interventions devraient permettre d’éclairer une question essentielle : comment distinguer les transformations normales de l’adolescence des premiers signes d’une pathologie psychiatrique ?
Car une difficulté émotionnelle n’est pas systématiquement une maladie.
Mais un trouble psychiatrique débutant ne doit pas non plus être banalisé sous prétexte qu’il s’agit d’une crise d’adolescence.
Suicide, dépression, bipolarité : les signaux qu’il ne faut pas manquer
Le programme accorde une attention particulière aux situations de vulnérabilité.
Pr Mohamed Agoub, de Casablanca, interviendra sur le suicide à l’âge de transition, en examinant les vulnérabilités développementales, les ruptures des liens et les possibilités de prévention.
D’autres communications aborderont les premiers épisodes psychiatriques, l’anxiété de séparation, la dépression, les troubles bipolaires et les difficultés du diagnostic.
Une interrogation traversera ces débats : comment éviter de poser trop rapidement une étiquette diagnostique sur un jeune dont la personnalité et le fonctionnement psychique sont encore en évolution ?
À l’inverse, comment éviter de retarder une prise en charge nécessaire ?
Le défi est double : ne pas médicaliser abusivement les difficultés de l’adolescence, mais ne pas laisser évoluer sans soins une véritable maladie.
TDAH, autisme et addictions : ne pas abandonner les jeunes au milieu du parcours
Les ateliers pratiques s’intéresseront également au trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et aux troubles du spectre de l’autisme (TSA).
Ces troubles ne disparaissent pas automatiquement à l’entrée dans l’âge adulte.
Ils peuvent nécessiter une adaptation du suivi, des interventions psychothérapeutiques, un accompagnement social et parfois des traitements médicamenteux.
Le congrès examinera également les conduites à risque et le développement des addictions à l’approche de l’âge adulte.
L’enjeu est de repérer suffisamment tôt les situations susceptibles d’entraîner une rupture scolaire, familiale, sociale ou thérapeutique.
Des médicaments, mais pas seulement
La prise en charge psychiatrique ne saurait se résumer à une ordonnance.
Samedi 21 novembre, plusieurs communications seront consacrées aux spécificités de la pharmacothérapie, aux psychothérapies adaptées à l’âge de transition, aux interventions précoces dans les psychoses débutantes et à la réhabilitation psychosociale.
Dr Jalal Doufiq, Pr Nadia Kadri, Dr Fatima Zahrae El Fahiri et Dr Salma Raoui apporteront leurs contributions à ces différentes approches.
Le message scientifique attendu est important : les stratégies thérapeutiques doivent évoluer avec les besoins du patient.
Un traitement adapté à un adolescent de 15 ans ne peut pas être reconduit mécaniquement à 20 ans sans réévaluation clinique.
Il faut tenir compte de l’évolution des symptômes, de la maturation cérébrale, de l’environnement et du degré d’autonomie.
Les parents : accompagner sans étouffer, protéger sans infantiliser
La place de la famille constituera un autre axe majeur.
Comment les parents peuvent-ils continuer à soutenir un jeune adulte souffrant d’un trouble psychiatrique sans compromettre son autonomie ?
Comment respecter la confidentialité médicale tout en préservant un dialogue familial utile ?
Comment réagir lorsqu’un jeune refuse ses soins ?
Ces questions seront notamment examinées dans les ateliers consacrés à la place des parents et aux ruptures de prise en charge.
Car la transition psychiatrique concerne aussi les familles.
Elles doivent progressivement passer d’un rôle de décision et de protection à une fonction d’accompagnement, sans être brutalement exclues du parcours thérapeutique.
Tanger, carrefour des expériences marocaines et internationales
Le congrès s’ouvrira par une conférence du professeur Driss Moussaoui, de Casablanca, consacrée à la psychiatrie en transition.
Pr Véronique Delvenne, de Bruxelles, développera une approche de psychiatrie développementale pour les jeunes en âge de transition et présentera, lors de la clôture scientifique, des recommandations sur cette période particulière.
Dr Mehdi Paes, de Rabat, abordera les trajectoires psychiques tout au long de la vie, de la psychiatrie de précision à la psychiatrie des transitions.
Des spécialistes venus de plusieurs villes marocaines, ainsi que de Lyon et de Bruxelles, confronteront leurs expériences.
Un panel réunissant psychiatres et pédopsychiatres examinera les complémentarités entre deux cultures de soins qui doivent apprendre à mieux communiquer.
Et après Tanger, quelles perspectives pour le Maroc ?
Au-delà des conférences et des ateliers, ce 35e Congrès de l’AMPEP soulève une question de santé publique.
Comment organiser au Maroc des parcours de soins psychiatriques qui ne s’interrompent pas à la majorité ?
La réflexion pourrait déboucher sur plusieurs pistes : des consultations conjointes entre pédopsychiatres et psychiatres d’adultes, des protocoles de transmission des dossiers, une meilleure implication des familles et une coordination renforcée entre les établissements publics et les cabinets privés.
Ces propositions mériteraient d’être discutées dans le cadre de l’évolution du système national de santé mentale.
Car prévenir une rupture de soins, c’est parfois éviter une hospitalisation, une désinsertion sociale, une aggravation de la maladie ou une situation de crise.
C’est aussi préserver des années d’efforts thérapeutiques.
La psychiatrie de transition nous rappelle finalement une évidence : un jeune patient ne devient pas psychiquement adulte le jour où il reçoit sa carte nationale d’identité.
Et si la médecine veut véritablement l’accompagner vers l’autonomie, elle doit apprendre à suivre son rythme plutôt qu’à lui imposer celui de l’administration.
Le rendez-vous de Tanger pourrait ainsi contribuer à faire évoluer la psychiatrie marocaine d’une logique de passage entre services vers une véritable culture de continuité des soins.
