Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
La comparaison entre un mécanicien et un médecin est une formule souvent employée par des médecins au Maroc et dans d'autres pays pour dénoncer la faible valorisation des actes médicaux.
Elle est cependant une image destinée à susciter le débat, car les tarifs et les prestations médicales sont des sujets à discussions.
« Aujourd'hui, une consultation chez un mécanicien pour diagnostiquer une panne automobile coûte parfois plus cher qu'une consultation chez un médecin pour diagnostiquer une maladie. »
Cette phrase, de plus en plus reprise par les médecins au Maroc et dans plusieurs autres pays, n'a pas vocation à opposer deux professions également respectables.
Elle met plutôt en lumière un paradoxe qui interroge notre rapport à la santé, à l'économie et à la valeur du savoir.
Personne ne conteste le haut niveau de compétence d'un mécanicien. Diagnostiquer une panne sur un véhicule moderne exige une solide formation, des équipements sophistiqués et une mise à jour permanente des connaissances.
Son expertise mérite naturellement d'être rémunérée à sa juste valeur.
Mais comment expliquer qu'un médecin, après plus de dix années d'études, assumant chaque jour des responsabilités vitales, prenant des décisions pouvant engager la vie ou la mort d'un patient, voie parfois son acte intellectuel moins valorisé qu'un simple diagnostic mécanique ?
La consultation médicale ne consiste pas seulement à prescrire un médicament.
Elle mobilise des années d'apprentissage, une expérience clinique, une écoute attentive, une analyse complexe, une réflexion diagnostique et une responsabilité juridique permanente.
Le médecin ne répare pas une machine ; il prend en charge un être humain, avec son histoire, ses souffrances, ses incertitudes et ses émotions.
Pourtant, dans plusieurs pays, les honoraires des consultations médicales évoluent beaucoup moins rapidement que le coût de la vie, les charges professionnelles ou les investissements technologiques nécessaires à l'exercice de la médecine.
Pendant que les garages révisent régulièrement leurs tarifs pour tenir compte des réalités économiques, les médecins exercent souvent dans un cadre tarifaire figé depuis de nombreuses années.
Au Maroc, cette situation est régulièrement dénoncée par les professionnels de santé.
La faiblesse de la tarification de nombreux actes médicaux, associée à une nomenclature devenue largement obsolète, crée un profond sentiment de dévalorisation.
Elle menace également l'attractivité de certaines spécialités, fragilise les cabinets médicaux et risque, à terme, d'affecter la qualité de l'offre de soins.
Cette comparaison avec le mécanicien ne constitue donc pas une critique de ce dernier.
Elle est un révélateur d'un déséquilibre plus profond : nos sociétés semblent parfois mesurer plus facilement le coût de la réparation d'une voiture que la valeur du diagnostic d'un médecin.
Une automobile immobilisée peut attendre quelques jours avant d'être réparée.
Une maladie, elle, ne laisse pas toujours ce luxe.
Un diagnostic juste, posé au bon moment, peut sauver une vie, éviter un handicap ou prévenir des dépenses hospitalières considérables.
La véritable question n'est donc pas de savoir si le mécanicien est trop payé ou si le médecin ne l'est pas assez.
La vraie question est de savoir quelle valeur une société accorde à l'intelligence médicale, à la prévention, au diagnostic précoce et à la protection de la vie humaine.
Car derrière le tarif d'une consultation se cache un choix de société.
Et ce choix mérite aujourd'hui d'être posé avec lucidité, responsabilité et courage.
