Entretien avec Pr Fadwa Allali / Association des rhumatologues de Rabat
Propos recueillis par Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
En rhumatologie, les recommandations scientifiques, notamment européennes évoluent au rythme des nouvelles données de la recherche.
En 2026, l’EULAR — European Alliance of Associations for Rheumatology — a actualisé plusieurs textes importants concernant notamment la polyarthrite rhumatoïde, l’activité physique dans les maladies inflammatoires et l’arthrose, la maladie de Behçet ainsi que la polymyalgie rhumatismale et les vascularites des gros vaisseaux.
Mais derrière ces recommandations, quel message pour le médecin et surtout pour le patient marocain ?
Pr Fadwa Allali spécialiste dans les maladies rhumatismales, nous apporte les principales données, à l’occasion de la 20eme session de l’automne de Rhumatologie, organisée ce samedi 26 septembre 2026 à Rabat par l’Association des rhumatologues de Rabat (ARR).
Dr Anwar CHERKAOUI : Pr Allali, avant de parler des recommandations 2026, qu’est-ce que représente aujourd’hui l’EULAR ?
Pr Fadwa Allali : L’EULAR est l’Alliance européenne des associations de rhumatologie.
Elle joue un rôle majeur dans la production de recommandations destinées à améliorer la prise en charge des maladies rhumatismales et musculosquelettiques.
Ces recommandations sont élaborées par des groupes internationaux d’experts à partir d’une analyse structurée des données scientifiques disponibles.
Il est important de préciser qu’une recommandation EULAR n’est pas une ordonnance applicable mécaniquement à tous les patients.
Elle constitue un cadre scientifique qui doit ensuite être adapté à chaque situation clinique.
Dr Anwar CHERKAOUI : Parmi les nouveautés de 2026, la polyarthrite rhumatoïde occupe une place importante. Quel est le message essentiel ?
Pr Fadwa Allali : Le message est très clair : il ne faut pas perdre de temps lorsque le diagnostic de polyarthrite rhumatoïde est posé.
La mise à jour 2025 des recommandations EULAR, publiée en mars 2026, confirme que les traitements de fond doivent être commencés dès que le diagnostic est établi.
Le méthotrexate garde une place centrale dans la stratégie initiale.
Lorsque l’objectif thérapeutique n’est pas atteint, il faut réévaluer la situation et adapter le traitement.
Des traitements biologiques ou ciblés peuvent alors être envisagés selon le contexte.
Dr Anwar CHERKAOUI : Autrement dit, attendre que la maladie « s’installe » n’est plus la bonne stratégie ?
Pr Fadwa Allali : Exactement.
La philosophie actuelle est celle d’un traitement précoce et d’un suivi régulier.
L’objectif est de contrôler l’activité inflammatoire, de prévenir les lésions articulaires et de limiter le handicap.
La recommandation EULAR insiste également sur la décision partagée entre le rhumatologue et le patient.
Le choix du traitement tient compte de l’activité de la maladie, de sa sécurité, des comorbidités, du risque de progression structurale et des caractéristiques du patient.
Dr Anwar CHERKAOUI : Une autre recommandation 2026 semble particulièrement intéressante pour les patients : celle consacrée à l’activité physique.
Pr Fadwa Allali : C’est effectivement un message très important. EULAR a actualisé ses recommandations sur l’activité physique chez les personnes souffrant d’arthrites inflammatoires et d’arthrose.
Elles renforcent la place de l’activité physique dans la prise en charge.
Il faut sortir d’une vieille idée selon laquelle une articulation douloureuse doit systématiquement être mise au repos .
Bien entendu, l’activité doit être adaptée à la maladie, à son niveau d’activité et aux capacités du patient.
Mais bouger, entretenir ses muscles et préserver ses capacités fonctionnelles font partie de la prise en charge.
Dr Anwar CHERKAOUI : Est-ce particulièrement vrai pour l’arthrose ?
Pr Fadwa Allali : Oui. Dans l’arthrose, il faut éviter de réduire le traitement à la prescription d’antalgiques ou d’anti-inflammatoires.
L’exercice adapté constitue une composante importante de la prise en charge.
Il faut également expliquer au patient que douleur et image radiologique ne sont pas toujours parfaitement proportionnelles.
Une radiographie impressionnante ne signifie pas nécessairement une douleur maximale, et inversement.
Dr Anwar CHERKAOUI : EULAR a également actualisé ses recommandations concernant la maladie de Behçet. Pourquoi est-ce important ?
Pr Fadwa Allali : Parce que Behçet est une maladie très hétérogène. Les manifestations peuvent être très différentes d’un patient à l’autre.
La stratégie thérapeutique doit donc être individualisée en fonction des manifestations cliniques et surtout des atteintes d’organes.
La mise à jour EULAR 2025 sur Behçet a été publiée en mars 2026.
Dr Anwar CHERKAOUI : Autre actualité : la polymyalgie rhumatismale et les vascularites des gros vaisseaux.
Pr Fadwa Allali : C’est effectivement une actualisation importante. En juillet 2026, EULAR a publié de nouvelles recommandations concernant la polymyalgie rhumatismale et les vascularites des gros vaisseaux, notamment l’artérite à cellules géantes et l’artérite de Takayasu.
Ces recommandations viennent actualiser des textes plus anciens, à la lumière des nouvelles données scientifiques.
Dans ces maladies, l’enjeu est notamment de contrôler rapidement l’inflammation et de prévenir les complications, tout en recherchant une stratégie permettant de limiter autant que possible l’exposition prolongée aux corticoïdes.
Dr Anwar CHERKAOUI : Justement, les corticoïdes restent-ils incontournables ?
Pr Fadwa Allali : Dans certaines situations, ils restent indispensables, notamment lorsqu’il existe un risque de complication d’organe. Mais « indispensable » ne signifie pas « sans risque ».
Leur utilisation doit être raisonnée et surveillée.
La rhumatologie moderne cherche donc à trouver un équilibre entre le contrôle de la maladie et la réduction des effets indésirables liés aux traitements.
Dr Anwar CHERKAOUI : Au fond, quel est le fil conducteur des recommandations EULAR 2026 ?
Pr Fadwa Allali : Je dirais : diagnostiquer plus tôt, traiter de manière plus ciblée, surveiller davantage et considérer le patient dans sa globalité.
Nous ne devons pas seulement regarder une articulation, une radiographie ou un marqueur biologique. Nous devons également nous intéresser à la fonction, à la douleur, à la qualité de vie, aux comorbidités, à l’activité physique et aux attentes du patient.
La rhumatologie évolue vers une médecine davantage personnalisée, où le patient devient véritablement partenaire de sa prise en charge.
Dr Anwar CHERKAOUI : Et pour le Maroc ?
Pr Fadwa Allali : Le défi est double : faire connaître ces avancées aux professionnels et permettre aux patients d’en bénéficier dans la pratique quotidienne.
Une recommandation scientifique n’a de véritable intérêt que si elle peut être traduite en soins de qualité.
Cela suppose la formation continue des médecins, l’information des patients, un accès approprié aux traitements et un suivi régulier.
Dr Anwar CHERKAOUI : En une phrase, quel message adresseriez-vous au patient atteint d’une maladie rhumatismale en 2026 ?
Pr Fadwa Allali : Je lui dirais : ne banalisez pas vos symptômes, ne vous résignez pas à la douleur et ne vous immobilisez pas sans raison médicale.
Consultez, faites préciser le diagnostic et construisez avec votre rhumatologue une stratégie adaptée à votre maladie et à votre vie.
C’est peut-être cela, finalement, le message le plus moderne d’EULAR : soigner la maladie, mais ne jamais oublier la personne qui vit avec elle.
