Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
Entre peur, promesses et réalité scientifique, les injections peuvent-elles vraiment trouver leur place dans le traitement de l’arthrose ? Éclairages scientifiques avec la Société Marocaine de Rhumatologie
À l’occasion de la Journée mondiale de l’arthrose, une question revient dans les chez les patients et dans les cabinets médicaux : faut-il avoir peur des infiltrations ?
Pour certains patients, le simple mot « injection » évoque une articulation que l’on risque d’abîmer davantage.
Pour d’autres, l’infiltration serait presque une solution miracle.
Entre ces deux excès, la réalité est nettement plus nuancée.
Premier malentendu : l’arthrose n’est pas simplement une « usure » normale liée à l’âge.
C’est une maladie complexe qui concerne le cartilage, l’os sous-chondral, la membrane synoviale et les structures autour de l’articulation : Genou, hanche, mains… son évolution et son retentissement varient considérablement d’un patient à l’autre.
Et son traitement ne commence pas par une seringue.
L’activité physique adaptée, le renforcement musculaire, l’éducation du patient et, lorsqu’il est nécessaire, le contrôle du poids constituent le socle de la prise en charge.
Les recommandations internationales placent d’ailleurs l’exercice au cœur du traitement.
« Une infiltration abîme l’articulation » : attention aux raccourcis
Une infiltration est avant tout un acte médical : un produit est injecté dans ou autour d’une articulation douloureuse.
Bien indiquée et correctement réalisée, elle peut soulager certains patients, précise Pr Abdellah EL MAGHRAOUI, président de la société marocaine de rhumatologie.
Mais toutes les infiltrations ne se ressemblent pas, et surtout, aucune ne convient automatiquement à tous les patients.
« Il faut raisonner en fonction de l’articulation, du stade de l’arthrose, de l’intensité des symptômes, des traitements déjà utilisés et du profil du patient », rappelle le Pr Abdellah El Maghraoui, président de la Société Marocaine de Rhumatologie (SMR).
La SMR présente elle-même l’arthrose parmi les principales maladies prises en charge par la rhumatologie.
Corticoïdes : efficaces, mais pas à répétition
Les infiltrations de corticoïdes ont parfois mauvaise réputation. Pourtant, elles peuvent être utiles, notamment lors d’une poussée douloureuse du genou avec inflammation ou épanchement.
Leur avantage est une action relativement rapide, mais généralement temporaire.
Elles ne guérissent pas l’arthrose et ne justifient donc pas une multiplication automatique des injections.
La logique est simple : le bon produit, au bon patient, au bon moment.
Les recommandations internationales (OARSI) reconnaissent notamment une place aux corticoïdes intra-articulaires pour un soulagement à court terme dans certaines gonarthroses.
Acide hyaluronique : ni miracle, ni inutile pour tout le monde
L’acide hyaluronique, ou viscosupplémentation, repose sur une autre approche.
Il peut améliorer les symptômes chez certains patients, particulièrement dans l’arthrose du genou.
Mais les recommandations internationales ne sont pas unanimes : certaines lui accordent une place chez des patients sélectionnés, tandis que d’autres sont beaucoup plus réservées.
Autrement dit, une radiographie montrant de l’arthrose ne constitue pas, à elle seule, une indication d’infiltration.
PRP : prometteur, mais pas magique
Le plasma riche en plaquettes, ou PRP, a alimenté beaucoup d’espoirs.
Le principe consiste à utiliser une préparation issue du propre sang du patient afin de concentrer les plaquettes avant leur injection.
Des études rapportent une amélioration de la douleur et de la fonction chez certains patients souffrant de gonarthrose.
Mais le PRP ne « reconstruit » pas miraculeusement un cartilage détruit.
Les préparations et protocoles restent par ailleurs très variables, ce qui complique les comparaisons entre études.
Les recommandations demeurent donc prudentes et hétérogènes.
Et si la peur venait surtout de l’aiguille ?
Une autre crainte est celle de la douleur provoquée par le geste.
Pourtant, l’infiltration est généralement rapide et peut être réalisée, selon l’articulation et la situation, sous guidage échographique afin de faciliter le positionnement précis de l’aiguille.
Mais « rapide » ne signifie pas « anodin ».
Comme tout acte médical, une infiltration comporte des contre-indications et des risques, notamment infectieux.
Elle doit donc être précédée d’un diagnostic précis et réalisée dans des conditions d’asepsie rigoureuses.
Ni diaboliser, ni vendre du rêve
Pour Pr Abdellah El Maghraoui, spécialiste des maladies rhumatismales, l’infiltration doit être considérée comme « un outil » parmi d’autres, et non comme le traitement de l’arthrose elle-même.
Le message est finalement assez simple : une infiltration ne remplace ni l’exercice, ni le renforcement musculaire, ni la perte de poids lorsqu’elle est indiquée.
Elle ne ressuscite pas un cartilage détruit et ne permet pas systématiquement d’éviter une prothèse.
Mais chez certains patients, à certains moments, elle peut réduire la douleur, améliorer la mobilité et permettre de reprendre une activité physique devenue difficile.
La vraie question n’est donc pas : « Les infiltrations sont-elles bonnes ou mauvaises ? »
Elle est beaucoup plus intéressante : « Quelle infiltration, pour quelle articulation, chez quel patient et à quel moment ? »
C’est probablement là que commence une médecine plus personnalisée : moins de peur, moins de promesses… et davantage de discernement.
