Dr Anwar CHERKAOUI avec le concours du Pr Driss ELKABBAJ, président de la Société Marocaine de néphrologie (SMN).
Il est des révolutions silencieuses qui ne font ni bruit ni fracas, mais qui changent profondément le destin d’un pays.
La préservation du capital rénal pourrait être l’une d’elles.
Aujourd’hui, au Maroc comme ailleurs, deux ennemis avancent à pas feutrés : l’hypertension artérielle et le diabète.
Deux pathologies chroniques qui, lorsqu’elles sont négligées, altèrent sans prévenir les organes les plus nobles : le cœur, l’œil… et le rein.
Longtemps discret, le rein souffre en silence.
Il ne crie pas, il se détériore progressivement.
Et lorsque les symptômes apparaissent, il est parfois déjà trop tard.
Pourtant, le scénario n’est pas inéluctable.
Il suffit qu’une citoyenne marocaine, qu’un citoyen marocain, adopte une hygiène de vie équilibrée, surveille sa tension artérielle, contrôle sa glycémie et consulte régulièrement son médecin, pour préserver son capital rénal.
Et même lorsque l’hypertension ou le diabète sont diagnostiqués, une prise en charge rigoureuse permet de mener une vie presque normale, d’éviter les complications redoutées, d’épargner le cœur, la rétine et les reins.
C’est ici que la néphrologie marocaine moderne peut initier une véritable rupture stratégique.
Traditionnellement, le néphrologue intervient au stade avancé, lorsque l’insuffisance rénale chronique est déjà installée, parfois terminale.
Le patient entre alors dans un parcours lourd, contraignant, rythmé par la dialyse plusieurs fois par semaine, pour le reste de sa vie.
La médecine devient réparation.
Mais et si elle devenait anticipation ?
La grande révolution serait là : transformer la néphrologie en spécialité proactive.
Aller vers les citoyens avant que le rein ne s’effondre.
Instaurer une vaste campagne nationale d’information sur la notion de « capital rénal », comme on parle aujourd’hui de capital cardiovasculaire.
Expliquer que le rein n’est pas un simple filtre biologique, mais un organe stratégique, garant de l’équilibre interne, de la longévité et de la qualité de vie.
Sensibiliser dans les écoles, les entreprises, les médias.
Intégrer le dépistage précoce dans la médecine de proximité.
Faire du contrôle tensionnel et glycémique un réflexe citoyen.
Dans ce modèle, le néphrologue n’accueille plus uniquement des malades en phase terminale.
Il accompagne des femmes, des hommes et des enfants encore en bonne santé.
Il protège des fonctions intactes.
Il agit sur des tissus sains. Il préserve l’autonomie, la productivité, la dignité.
L’impact serait immense.
Humain d’abord : moins de dialyse, moins de souffrance, moins de familles bouleversées par une maladie chronique lourde.
Économique ensuite : la prévention coûte infiniment moins que le traitement à long terme de l’insuffisance rénale terminale.
Chaque rein préservé représente des années de vie active sauvegardées et des ressources sanitaires mieux orientées.
Professionnel enfin : le néphrologue trouverait une double satisfaction, matérielle et morale. Prévenir plutôt que réparer. Accompagner plutôt que pallier.
Mais la réussite d’un tel projet médico-humanitaire ne peut reposer sur les seuls épaules des spécialistes.
Elle nécessite une alliance nationale et internationale structurée.
Les sociétés savantes, les universités, les autorités sanitaires, mais aussi les partenaires étrangers doivent partager expertise et retours d’expérience.
Les industriels du médicament et du dispositif médical ont un rôle stratégique à jouer dans le dépistage, l’innovation thérapeutique et l’accessibilité des traitements.
Les banques et les institutions financières peuvent accompagner le financement de programmes de prévention, de centres de suivi et de campagnes de sensibilisation.
Quant à l’État, son rôle est central : réguler, encadrer, garantir l’équité… mais surtout faciliter, encourager, simplifier.
Un contrôle intelligent, protecteur sans être étouffant, est la clé pour transformer une ambition médicale en politique publique durable.
Ce projet n’a rien d’utopique.
Il s’inscrit dans une logique de prédiction médicale et socio-économique.
La charge mondiale des maladies rénales progresse avec celle du diabète et de l’hypertension.
Le pays qui investira massivement dans la prévention rénale anticipera une crise sanitaire et financière annoncée.
Le Maroc peut être pionnier.
Les néphrologues marocains, en collaboration avec les médecins généralistes, les cardiologues, les diabétologues et les décideurs publics, peuvent porter une campagne structurée, visible, ambitieuse.
Une campagne qui ne parle pas uniquement de maladie, mais de patrimoine biologique à préserver : Préserver le capital rénal.
Le concept est simple.
La portée est immense.
Dans un monde médical souvent dominé par la technologie lourde et les traitements coûteux, la plus grande innovation pourrait être celle-ci : protéger un organe avant qu’il ne s’éteigne.
Ce serait une révolution discrète, mais décisive.
Une révolution marocaine, à vocation universelle.
