Par Dr Anwar CHERKAOUI
L’histoire ignorée et tumultueuse de l’hôpital Ibn Sina
Ils l’ont démoli.
Pierre par pierre.
Mur après mur.
Comme si la mémoire ne valait rien, comme si les cris des amuptés de la gangrène, les soupirs des patientes, les regards perçants des cliniciens ou les battements précipités du cœur des jeunes médecins internes… n’avaient jamais résonné dans ses couloirs avec ou sans éther.
Et pourtant… là, dans les salles de cours de l’hôpital Ibn Sina, ses amphithéâtres anciens, ses escaliers à la peinture renouvellé à l’occasion, on a vu passer des spectres de maladies qu’un hôpital en occident croit à jamais éradiquer.
La syphilis, par exemple.
La grande imitatrice.
La ruse incarnée.
La prostituée vagabonde
Au fond d’une salle de garde, à la lumière sale d’un néon qui grésille, un étudiant découvrait pour la première fois ce qu’un vieux professeur appelait d’une voix grave : « un chancre dur ». " النوار" " الزهري"
Il ne comprenait pas encore.
C’était petit, indolore, discret.
Mais c’était là.
Le début d’un enfer long et perfide.
Plus tard, sur le torse d’un prisonnier-patient (au 4eme étage de l’hopital Ibn Sina), on retrouvait ces macules en rosée, cette éruption fugace de la syphilis secondaire, comme si le mal voulait danser, un instant, sur la peau avant de s’enfoncer dans le sang.
Et puis… bien plus tard… au dernier acte du drame… la syphilis tertiaire : La neuro-syphilis.
Quand le cerveau commence à tituber, les idées à chanceler.
Quand l’homme devient ruine de lui-même.
Comme Maupassant.
Comme Nietzsche.
Oui, Guy de Maupassant, ce maître du mot aigu, ce chirurgien de l’âme humaine, sombra dans une folie triste, dénudée, absurde.
Il se parlait à lui-même, fuyait les ombres, écrivait à des amis morts depuis des années.
La syphilis.
Silencieuse, mais obstinée.
Elle lui rongeait le lobe frontal, elle lui coupait les fils de la raison.
Nietzsche, quant à lui
Il hurlait déjà dans ses aphorismes.
Il voyait l’ombre de Zarathoustra là où d’autres voyaient le vide.
La démence l’a englouti, oui. Syphilitique ? Probablement.
Mais ce mal ne détruit pas seulement la raison — il l'exalte d'abord, la pousse jusqu'à la crête, la laisse flamboyer dans un dernier éclat de lucidité fiévreuse, avant de tout consumer.
....Et les médecins marocains, formés dans les salles austères de l’hopital Ibn Sina, eux, ont vu passer ce spectre.
Pas uniquement dans les livres ou sur des photos de manuels.
Mais sur des corps vivants.
Dans des lits trop étroits, sous des couvertures usées.
Ils ont ecouté,prélevé, diagnostiqué, nettoyé et traité
Ils ont appris à reconnaître la syphilis à l’odeur d’une plaie, au timbre d’une voix, au regard vacant d’un homme trop jeune pour être vieux.
Aujourd’hui, l’hôpital n’est plus.
Mais la maladie, elle, est toujours là.
La syphilis rôde encore, masquée, discrète, parfois cravatée, parfois en jean.
Elle vit dans les boîtes de nuit et les dancing, dans les prisons et les hôtels.....de passe.
Nietzsche n’est plus là pour crier.
Maupassant n’est plus là pour décrire.
Mais leurs cerveaux mangés par la tréponème restent une leçon cruelle pour notre siècle.
Et l’hopital Ibn Sina, que l’on a fait taire à coups de pelleteuses, lui, savait.
Lui, témoignait.
Lui, enseignait.
On a détruit ses murs.
Mais ses fantômes rôdent encore.
Attention aux cauchemars des pelleteuses et du fantôme du tréponeme.
