Groupements Sanitaires Territoriaux

À Meknès, public et privé au cœur du débat sur l’avenir des GST et des Ordres des médecins

À Meknès, public et privé au cœur du débat sur l’avenir des GST et des Ordres des médecins

 Dr Anwar CHERKAOUI 
 Expert en communication médicale et de santé 

L’Association Médecins Ismailia (AMIs) veut réunir ce que les statuts séparent : réflexion  commune entre médecins du public et du privé, généralistes et spécialistes à l’occasion des 5émes journées scientifiques de l’AMIs, prévues les 9 et 10 octobre 2026 à Meknès. 

La transformation du système de santé marocain ouvre une période de profondes interrogations. 

Les Groupements sanitaires territoriaux (GST), la nouvelle gouvernance régionale de la santé et la réorganisation annoncée de l’Ordre des médecins vont modifier progressivement les rapports entre les différentes composantes du système.

Dans ce paysage en pleine recomposition, une question mérite d’être posée : où se situeront les médecins indépendants, et plus largement l’ensemble des médecins, dans les nouvelles structures sanitaires régionales et ordinales.

Cette question prend une dimension particulière lorsqu’elle est posée par l’Association Médecins Ismailia, indique Dr Nabil LAHLOU, président de l’AMIS 

Car cette association présente une particularité : elle ne sépare pas les médecins selon leur statut ou leur mode d’exercice. 
Elle rassemble des médecins du secteur public et du secteur privé, des médecins généralistes et des médecins spécialistes.

Autrement dit, elle se veut un espace où peuvent se retrouver ceux que les statuts professionnels, les lieux d’exercice ou les spécialités peuvent parfois séparer, précise Dr Nabil LAHLOU.

 Une profession, plusieurs statuts 

Le système de santé marocain est souvent présenté à travers une opposition entre secteur public et secteur privé.

Dans la réalité quotidienne, cette séparation est beaucoup moins étanche.

Le patient passe de son médecin généraliste à son spécialiste, du cabinet à l’hôpital, du secteur privé au secteur public et inversement. 

Un médecin libéral adresse un malade à un établissement public. 

Un praticien hospitalier peut recevoir un patient qui a été suivi pendant plusieurs années dans le secteur privé.

La maladie, elle, ne connaît ni statut administratif ni frontière institutionnelle.

Pourquoi alors continuer à penser la politique sanitaire uniquement à partir des catégories professionnelles et administratives ?

C’est précisément sur ce terrain que l’expérience de l’Association Médecins Ismailia ( AMIS) prend un intérêt particulier.

En réunissant public et privé, généralistes et spécialistes, elle propose une approche transversale : parler de médecine avant de parler de statut.

Cette philosophie pourrait trouver une résonance particulière dans la nouvelle organisation territoriale de la santé, s’interroge Dr Lahlou. 

 Le GST : une organisation publique dans un territoire qui ne l’est pas entièrement 

Le Groupement sanitaire territorial (GST) constitue une nouvelle étape dans la réorganisation du secteur public de santé.

Mais le territoire sanitaire sur lequel il intervient ne se limite évidemment pas aux établissements qui relèvent directement de son périmètre administratif.

Une région compte ses hôpitaux publics, mais également ses cabinets médicaux, ses cliniques, ses laboratoires, ses centres d’imagerie, ses structures de réadaptation et l’ensemble des professionnels qui participent à la prise en charge de la population.

Dans ces conditions, une interrogation s’impose : comment construire une véritable politique sanitaire territoriale sans dialogue structuré avec l’ensemble des médecins qui exercent sur ce territoire, s’interroge le président de l’AMIS.

La question ne signifie pas que les médecins libéraux doivent être intégrés administrativement au GST.

Elle pose plutôt la question de leur participation à la réflexion territoriale.

Un GST pourrait organiser ses établissements et ses ressources publiques.

Mais lorsqu’il s’agit de parcours de soins, de permanence des soins, de prise en charge des maladies chroniques, de coopération entre établissements, de santé mentale, de vieillissement ou de réadaptation, le dialogue avec les médecins exerçant en dehors du secteur public devient difficile à éviter.

 Le médecin indépendant n’est pas un médecin isolé 

Le terme « médecin indépendant » peut parfois donner l’impression d’un professionnel évoluant à côté du système.

C’est l’inverse qui se produit dans la pratique.

Le médecin indépendant est quotidiennement connecté au système de santé.

Il prescrit des examens réalisés dans des structures différentes. 
Il adresse des patients à l’hôpital. 
Il reçoit des patients après leur hospitalisation. 
Il travaille avec des biologistes, des radiologues, des chirurgiens, des kinésithérapeutes et d’autres spécialistes.
Il participe également à la prévention, au dépistage et au suivi des maladies chroniques.

Son indépendance concerne avant tout son exercice professionnel et sa responsabilité médicale. 

Elle ne signifie pas qu’il doit être exclu de la réflexion collective sur l’organisation de la santé.

Dès lors, pourquoi ne pas imaginer une véritable concertation territoriale associant les médecins des différents secteurs ?

 L’Association Médecins Ismailia : dépasser les frontières de statut 

C’est précisément ici que l’Association Médecins Ismailia pourrait apporter une expérience intéressante.

Son originalité réside dans son caractère transversal.

Elle réunit des médecins du public et du privé, des médecins généralistes et des spécialistes.
Donc, tous les médecins.

Cette formule n’est pas simplement une revendication associative. 

Elle peut être considérée comme une manière différente de regarder le système de santé.

Au lieu de partir de la question : « De quel secteur relève ce médecin ? », l’association pourrait partir d’une autre interrogation : « Quelle contribution ce médecin peut-il apporter à la santé de son territoire ? »

Cette approche pourrait faciliter le dialogue entre des professionnels qui, malgré des conditions d’exercice différentes, partagent une même responsabilité : prendre en charge les patients.

Elle pourrait également permettre de faire remonter des réalités de terrain que les administrations ne perçoivent pas toujours de la même manière.

 Et demain, quelle place auprès des GST ? 

La question pourrait donc être posée aux responsables de la nouvelle gouvernance sanitaire : les médecins du secteur privé seront-ils simplement considérés comme des prestataires extérieurs ou comme des partenaires du territoire de santé ?

Plus largement, les médecins généralistes et spécialistes, publics et privés, pourront-ils disposer d’espaces de concertation avec les responsables des GST ?

Pourrait-on imaginer des comités consultatifs médicaux territoriaux associant les différentes composantes de la profession ?

Pourrait-on mettre en place des conventions permettant d’organiser certains parcours de soins entre établissements publics et structures privées ?

Pourrait-on développer des mécanismes de coopération dans la formation continue, la prévention, les urgences, la santé mentale, la réadaptation ou la prise en charge des maladies chroniques?

Ces questions ne concernent pas uniquement les médecins libéraux.
Elles concernent l’ensemble de la profession médicale.

 Et l’Ordre des médecins dans tout cela ? 

La réforme de l’Ordre ouvre une autre série de questions.
Si l’Ordre national et les structures ordinales régionales doivent représenter et réguler une profession médicale devenue particulièrement diverse, comment garantir que cette diversité soit effectivement représentée ?

Le médecin généraliste du secteur public n’a pas toujours les mêmes problématiques que le spécialiste libéral. 
Le jeune médecin n’a pas nécessairement les mêmes préoccupations que son confrère expérimenté. 
Mais tous appartiennent à la même profession.

La question pourrait donc être moins celle d’une représentation par catégories que celle d’une représentation équilibrée de toutes les réalités médicales.

L’expérience d’une association qui réunit public et privé, généralistes et spécialistes peut ici constituer un laboratoire de dialogue professionnel.

 Après les élections, une nouvelle culture du dialogue ? 

Les élections peuvent ouvrir une nouvelle séquence politique et institutionnelle. 
Mais la réforme du système de santé nécessitera surtout, dans la durée, un dialogue entre ceux qui font fonctionner la médecine au quotidien.

L’enjeu sera peut-être de sortir d’une logique dans laquelle chaque secteur défend d’abord son propre périmètre.

Le secteur public a ses missions. 
Le secteur privé a les siennes. 
Le médecin généraliste possède une fonction spécifique. 
Le spécialiste intervient à un autre niveau. 
Mais le patient circule entre tous.

La nouvelle organisation territoriale pourrait donc être l’occasion d’expérimenter une autre logique : celle d’un territoire de santé partagé par des médecins aux statuts différents mais aux responsabilités complémentaires.

Dans cette perspective, l’Association Médecins Ismailia pourrait défendre une idée simple : ne pas opposer les médecins, mais les réunir.

Public ou privé ? Généraliste ou spécialiste ? 
Indépendant ou salarié ?
Pourquoi faudrait-il choisir ?

La santé du patient nécessite précisément la complémentarité de toutes ces compétences.

 Une association qui pourrait devenir un espace de médiation 

L’intérêt de l’Association Médecins Ismailia pourrait ainsi dépasser la seule représentation associative.

En réunissant les différentes composantes de la profession, elle pourrait devenir un espace de dialogue, de réflexion et de proposition autour des transformations du système de santé.

Son positionnement permettrait notamment de faire circuler les préoccupations du terrain entre médecins exerçant dans des environnements différents.

Car les réformes institutionnelles ne réussiront pas uniquement grâce aux textes et aux organigrammes.

Elles auront besoin de médecins capables de dialoguer entre eux, de comprendre les contraintes des autres secteurs et de construire des passerelles.

C’est peut-être là que se trouve l’une des questions majeures de la nouvelle étape qui s’ouvre :
Le Maroc va-t-il construire des institutions sanitaires qui organisent les statuts des médecins, ou des institutions capables de mobiliser l’ensemble des médecins au service d’un même territoire de santé ?

L’Association Médecins Ismailia semble vouloir poser la question autrement : et si, au-delà des statuts, il fallait commencer par reconnaître une réalité simple — il n’existe pas plusieurs médecines, mais une profession médicale composée de parcours, de spécialités et de modes d’exercice différents ?

Dans cette perspective, le médecin indépendant n’aurait pas nécessairement besoin d’être « intégré » au GST pour participer à la dynamique territoriale.

Il aurait surtout besoin d’être écouté, associé et reconnu comme partenaire.

Et cette reconnaissance pourrait concerner tous les médecins : ceux du public et ceux du privé, les médecins généralistes comme les spécialistes.

Car la future carte sanitaire ne sera réellement territoriale que si elle correspond à la réalité du terrain.

Le programme de la 5émes journées scientifiques de l’AMIs

 

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