Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
Peut-on être malvoyant ou aveugle et réaliser un film audiovisuel ?
Peut-on être sourd ou malentendant et vivre pleinement une séance de cinéma ?
À Handifilm, la réponse est oui.
Et c’est précisément là que commence une autre manière de regarder le cinéma.
Imaginez une salle de cinéma plongée dans l’obscurité.
L’écran s’allume.
Les images défilent.
Les dialogues résonnent. La musique accompagne les scènes. Comme dans n’importe quelle projection.
Mais, dans un coin de la salle, une jeune femme debout, éclairée juste ce qu’il faut pour être visible.
Elle ne regarde pas seulement le film : elle le traduit en langue des signes.
Ses mains deviennent alors une deuxième bande sonore.
Elles transmettent les dialogues, les intentions, les émotions, les échanges entre les personnages.
À quelques mètres devant elle, des spectateurs sourds ou malentendants suivent le film autrement, mais avec la même intensité.
Ce qui pourrait paraître inhabituel devient, à Handifilm, une évidence : le cinéma doit pouvoir être vu, entendu, compris et ressenti par tous.
Quand le handicap devient une force de création
Le plus étonnant est peut-être ailleurs.
Imaginez maintenant qu’une personne aveugle ou malvoyante puisse être derrière la caméra, participer à l’écriture, à la conception et à la réalisation d’un film audiovisuel.
Cela paraît, à première vue, difficile à imaginer.
Et pourtant, c’est justement le genre de regard que Handifilm cherche à faire émerger.
Car le cinéma n’est pas seulement une affaire d’yeux.
Il est aussi affaire de récit, de sons, de paroles, d’émotions, d’imagination, de sensibilité et de créativité.
Une personne privée de la vue ne serait donc pas nécessairement privée de cinéma.
Elle peut raconter, imaginer, diriger, écouter, construire une narration et contribuer à une œuvre audiovisuelle avec ses propres outils, ses propres perceptions et sa propre sensibilité.
Handifilm bouscule ainsi une idée encore trop répandue : celle selon laquelle la personne handicapée serait uniquement spectatrice, bénéficiaire ou destinataire d'une politique d’inclusion.
Elle peut aussi être créatrice.
Une salle de cinéma qui change de visage
C’est toute la philosophie du Festival international Handifilm, dont la 19e édition est prévue du 2 au 5 décembre 2026 à Rabat.
Depuis sa création, le festival s’est construit autour d’une conviction simple : le handicap ne doit pas être un obstacle à l’accès à la culture, à la création artistique et au cinéma.
Mais Handifilm va plus loin.
Il ne s’agit pas simplement d’organiser quelques projections destinées aux personnes en situation de handicap.
Il s’agit de réfléchir au cinéma lui-même et à la manière de le rendre véritablement accessible.
Dans une salle Handifilm, la différence devient visible, mais elle ne sépare pas.
Un spectateur sourd peut suivre le film grâce à la langue des signes.
Une personne malvoyante peut accéder au récit grâce à des dispositifs adaptés.
Une personne handicapée peut être non seulement dans la salle, mais aussi derrière un projet artistique.
Le festival Handifilm transforme ainsi la salle obscure en un espace de rencontre où les frontières entre « public handicapé » et « public valide » tendent à disparaître.
L’inclusion, ce n’est pas seulement ouvrir une porte
Le véritable enjeu est là.
L’inclusion culturelle ne consiste pas uniquement à permettre à une personne handicapée d’entrer dans une salle de cinéma.
C’est lui permettre d’y entrer, de comprendre le film, de le ressentir, d’échanger autour de lui et, pourquoi pas, de le créer.
Cette nuance est essentielle.
Car trop souvent, le handicap est encore abordé sous l’angle de l’assistance.
Handifilm propose une autre perspective : celle de la participation, de la création et de la citoyenneté culturelle.
Le cinéma devient alors un outil d’expression et de reconnaissance.
Il permet de montrer que derrière une déficience visuelle, auditive, motrice ou autre, il existe avant tout une personne avec des capacités, des rêves, une imagination et une histoire à raconter.
Quand le silence parle et que l’obscurité devient lumière
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette image d’une jeune femme traduisant un film en langue des signes au milieu d’une salle obscure.
Le cinéma projette des images sur un écran.
Elle, elle projette des mots et des émotions dans l’espace.
Ses mains racontent ce que les oreilles n’entendent pas.
Et, ailleurs, une personne malvoyante ou aveugle peut, à son tour, transformer ce qu’elle ne voit pas en une histoire que les autres pourront regarder.
C’est peut-être cela, le message le plus fort de Handifilm : le handicap ne supprime pas le regard.
Il peut simplement nous obliger à inventer d’autres façons de regarder.
À l’approche de sa 19e édition, Handifilm ne propose donc pas seulement un festival de cinéma.
Il pose une question à toute la société marocaine :
Sommes-nous capables d’imaginer une culture où personne ne serait condamné à rester à la porte parce qu’il ne voit pas, n’entend pas ou ne peut pas se déplacer comme les autres ?
Le cinéma, lui, semble déjà avoir commencé à répondre.
Dans l’obscurité d’une salle, tout le monde ne regarde peut-être pas de la même manière.
Mais chacun peut avoir sa place devant l’écran.
Et certains peuvent même contribuer à écrire ce qui s’y projette.
